anaïs dormoy

Les lignes d'eau

À l'occasion de l'édition 2016 de Supervues, Anaïs Dormoy présente Les lignes d'eau, une vidéo montrant des nageurs dans une piscine municipale filmés plan fixe et sous l'eau. Mise en boucle, la vidéo est projetée à même le mur de la chambre. Ces images ont été réalisées sur le lieu de travail d'Anaïs, avec des collègues qui se sont portés volontaires. Ces précisions qui peuvent paraître comme un détail insignifiant constituent en fait le nœud de la démarche d'Anaïs, dont les œuvres se sont toujours inscrites dans une articulation serrée entre « l'art et la vie », selon la formule consacrée par les avant-gardes. Plus précisément, le registre de son projet artistique est celui de l'ordinaire. Comme l'a analysé Barbara Formis dans Esthétique de la vie ordinaire (PUF, 2010), on ne saurait confondre l'ordinaire avec le banal ou encore le quotidien. Alors que le banal est un terme chargé de jugement dépréciatif, et que le quotidien renvoie à une temporalité, l'ordinaire souligne une façon d'être, un rapport aux événements de la vie. Les lignes d'eau est exemplaire à ce titre, en tant que homologue artistique de son emploi de surveillante dans les piscines de la ville de Lyon. Ce rapprochement entre l'art et la vie est particulièrement abouti dans le cadre de Supervues. Rappelons que la proposition de Supervues est de mettre à disposition des artistes une chambre de l'hôtel Burrhus le temps d'un week-end, et de les inviter à vivre avec leurs œuvres toute la durée de l'événement. En transposant son environnement de travail dans sa chambre d'hôtel, Anaïs s'inscrit dans ce qu'Allan Kaprow a nommé « l'art et la vie confondus ». Par ailleurs, elle instaure une ressemblance entre deux situations a priori éloignées : un emploi que certains qualifieraient d'alimentaire et un événement destiné à promouvoir et diffuser sa démarche artistique. Considérées sous l'angle de la dimension travail, ces deux situations deviennent alors indiscernables. Mais la rhétorique n'est pas tant celle d'une déconstruction du monde du travail et du monde de l'art, ni même celle d'une transfiguration de l'ordinaire, mais bien une esthétique sous-tendue par le potentiel d'émerveillement de l'ordinaire, par la volonté de faire « ressentir l'analogie profonde » (Barbara Formis) entre une expérience esthétique et une expérience ordinaire. Il ne s'agit pas de changer la vie, ni même de changer l'art, mais d'infirmer ce jugement hâtif qui veut que l'expérience ordinaire est sans intérêt. C'est précisément dans ce décloisonnement des catégories que se situe l'horizon critique de la démarche d'Anaïs.

Marie Adjedj


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Attentive aux détails, je crois que cette considération peut révéler des questionnements sous-jacents aux images : ils permettent à l'esprit de découvrir des territoires, une force sensible qui active l'oeuvre. À partir de mes expériences, d'observations vécues je tente de déployer des liens : en présentant des "captures" j'entame un échange silencieux avec le spectateur. La matière est faite de prélèvements (parfois séquentiels) de situations. Ces micro-expériences à la fois simples et révélatrices, n'ouvrent ni ne ferment le déroulement des choses : elles tentent d'activer le processus de réception du spectateur. Par ma pratique et son exposition je tente de sonder l'étendue du pouvoir allusif, l'espace narratif d'une capture du réel. Ainsi, les peintures, installations vidéos ou sonores, vidéo-projections, sont soporifiques et contemplatives. L'exposition est à la fois une discussion et une zone de mise à distance où des temps parallèles se croisent, où la pratique individuelle se mêle à un ordinaire social. L'espace devient une traduction d'expériences humaines, un lieu questionnant la représentation et l'interprétation, la réalité et sa mise en scène. C'est dans ce contexte que s'instaure une série de dialogues, des constructions entre les genres et les codes pour porter un regard sur la compréhension implicite et la perception des informations.

Anaïs Dormoy